Lettre à Haja

26 avril 2009

A toi, Haja

Elle s’appelait Haja, elle travaillait au Boky Tonta à Ambohijatovo. Hier, 24 avril 2009, elle a eu le crâne fracassé par une balle perdue en essayant de fermer sa boutique.

Je venais souvent acheter, échanger des livres chez elle. Elle était serviable, elle était gentille, elle était sérieuse. Elle faisait partie de ces gens de peu, les laborieux, ceux qui travaillent en silence. Vous savez, ceux que vous n’entendez jamais hausser le ton ! Elle fait partie de ces gens qui ont quitté leur lointain village pour essayer de trouver du travail dans la capitale. Elle n’était pas la patronne, elle secondait la propriétaire et la remplaçait quand cette dernière était absente car elle était honnête et courageuse.

Il y a une semaine, elle m’a aidé à choisir des livres et elle qui ne parlait pas beaucoup d’habitude, m’avait confié qu’elle vivait, en permanence, dans l’angoisse : sur la route pour aller travailler ou pour rentrer le soir dans un quartier chaud tout toute la journée au travail. Elle m’a avoué que les affaires marchant déjà très mal, la boutique ne pouvait se permettre de fermer et qu’elle avait aussi peur de perdre son travail. Peur de tout : du chômage, des pickpockets, des casseurs, des militaires, d’être blessée, d’être tuée…

Savez vous que le marché des Boky Tonta d’Ambohijatovo fait partie des petits marchés pittoresques de Tana ? Ce sont des échoppes en bois ou les livres les plus hétéroclites s’entassent, se vendent, s’échangent. C’est aussi l’un des rares endroits de la capitale ou on peut acheter des vieux livres sur Madagascar. Le dernier catalogue de Surcouf côtoie le Tantaran’ny Andriana et les Fleurs du mal de Baudelaire ainsi qu’un précis de comptabilité !

Haja ne lisait pas beaucoup mais vous pouvez lui demander le dernier Harry Potter ou le Da Vinci code en version poche, elle vous le retrouvera en un rien de temps en fouillant dans un amoncellement invraisemblable de livres ! Tous les matins, Haja sortait les livres en mettant bien en valeur les nouveautés. Lors de cette « dernière fois », elle m’a dit : notre problème en cas de troubles c’est qu’il nous faut beaucoup de temps pour fermer. Ce n’est pas la porte métallique que l’on peut pousser très vite, il faut d’abord ranger les livres pour pouvoir mettre les plaques de bois faisant office de volets !

Et oui Haja, tu avais raison, çà prend du temps de fermer, le temps pour une balle d’arriver jusqu’à toi…

Aujourd’hui, à Ambohijatovo, pour te dire adieu, nous n’étions pas nombreux. Mais la plupart avait les larmes aux yeux en voyant ton cercueil en planche de sapin sur ce taxi-brousse, cet unique taxi-brousse qui va t’emmener vers ton Tanindrazana, là-bas ou tu n’allais pas souvent parce que c’est tellement cher le billet.

Nous étions là le cœur serré et la peur au ventre, sous l’œil impassible de militaires casqués et armés jusqu’aux dents… il paraît que Dieu ou les Grands de ce monde sont très occupés en Irak ou au Sri-lanka et qu’ils ne peuvent pas encore s’occuper de nous.

Pour cela il faudrait plus que la mort d’une jeune femme « insignifiante » qui s’appelait Haja.

Adieu et bonne chance à toi dans ta nouvelle vie. Puisses-tu y trouver la paix.

Je n’ai pas encore fini de lire le livre que tu m’as choisi…

Antananarivo le 25 avril 2009